[NJ] : Bien, puisqu'on a souhaité abordé ensemble le pas de côté théorique à travers l'idée de pratique, d'expérience, de psychée, d'objet, dit "borderline", là, par rapport à ce qui s'est passé hier, je me demande soudainement si l'évènement Showroom lui-même, ne l'est pas un peu... Il y avait un seul spectateur, mon ami Rémi Luc. En tant qu'organisateur de quelque chose, d'un rassemblement, même semi-privé, même modeste, c'est une expérience quand même limite. À la fois, sincèrement, je ne ressens aucune frustration, aucun désappointement par rapport à la soirée. Quant à l'évènement, à la série Showroom, si je la projette, du reste dans son dispositif actuel, c'est-à-dire dans mon petit appartement de la Belle de Mai avec toutes les incommodités que cela suggère en terme d'éloignement du centre de Marseille, de quartier pas très sûr la nuit, de relative promiscuité quand bien même on s'y trouve, alors là oui forcément ça pose questions. Mais restons sur la notion de borderline(s), je me débrouillerai avec l'avenir de l'évènement un peu plus tard. C'est bien là une mesure quantitative, celle des présent(s) qui m'amène à rattacher le terme aux circonstances particulières d'hier. Mais en généralisant la remarque, est-ce qu'il n'y a pas toujours derrière l'idée de limite, d'art de la limite (sous-entendu, dépassée, cf. l'ouvrage de Paul Ardenne), un paramétrage ostentatoirement poussé d'une ou plusieurs variables en jeu dans la composition ? Et par conséquent, est-il sensé d'après toi d'envisager la radicalité sous une autre formule que celle du quantifiable ? Car à l'inverse, si on l'envisage par le régime du qualifiable, domaine de la qualité, c'est-à-dire de ce qui se nomme, se reconnaît (comme qualité, comme défaut, comme attribut), toute radicalité ne cesse-elle pas d'exister dans la mesure où la reconnaissance, qui implique la notion d'identité, ne peut se produire qu'en terrain connu, c'est-à-dire toujours en deçà des limites de toute transfiguration ou de toute transgression ? Pour le dire autrement, la radicalité (en art) n'est-elle pas un attribut toujours réservé aux prototypes ? Toute forme de reprise n'exclue-t-elle pas d'emblée la radicalité ? Par là aussi quels seraient les liens entre radicalité et surprise ? Et puis, devoir dialectique, à rebours de cette considération, est-il finalement raisonnable de parler de radicalité sans envisager à la fois les mediums et les effets de résonance, les tendances et les traces, qui vont propager un geste, une vision, une œuvre, aussi singulière et radicale soit-elle au départ ?

[MM] : Même si c’est plus le fait d’hesitations, et de circonstances, que de premeditations, ce long delay pour répondre aurai pu être un silence permanent, une manière de répondre la plus radicale qu’il soit. Radicale, mais sans intérêt, insuffisante à tout point de vue. Plutôt que de creuser les abimes de l’inachevé sans y mettre l’énergie que cela demanderait, essayons d’ouvrir un dialogue. Bien que, d’après ce qu’il me semble,  le sens réthorique de quelques unes de ces questions peut paraitre à un certain égard évident, il y a tout de même une complexité inhérente à l’ensemble de ces interrogations que tu poses, qui me semble intéressant. Cela mérite bien d’essayer de les creuser, peut-être qu’on trouvera des trésors. Même si je ne suis pas tut à fait certain de tout saisir, même au risque de porter atteinte à ta construction, mais la possibilité est lointaine, je voudrais d’abord clarifier à propos de l’appellation “borderline”, que j’ai donné comme l’un des mot-clé de l’expérience que j’ai proposé pour le Showroom. Tout d’abord, il y a pas long temps, j’ai commencé  par utiliser un terme en espagnol : limitrofe (limitrophe, en français), qui désigne quelque chose qui se trouve à la limite d’un certain seuil, à la ligne frontalière entre des mondes. J’ai du me servir du mot récemment pour essayer de faire comprendre à quelqu’un quelle genre de musique je fais. Ou plutôt, dans quel domaine musicale s’inscrirait la musique que je porte. Le contexte dans lequel j’ai du faire usage du mot y est pour quelque chose : j’étais devant le directeur d’une structure de type “maison de la culture”, dans une ville au Mexique que je considère comme une ville enfantée par le Néolibéralisme. Il s’agit de la ville de Cancún, qui n’a que cinquante ans d’avoir été fondée et dans laquelle on a jamais entendu quoi que ce soit comme musique contemporaine en concert. Malgré le fait qu’il existe aujourd’hui une masse de population suffisamment large, ainsi que les resources économiques pour proposer au public l’expérience de la musique nouvelle, la vie musicale de cette ville reste au stade des debuts de sa fondation : les musiciens gagnent leur vie en jouant des reprises de rock pour les touristes. Rien contre la musique Rock, je joue moi même de temps en temps dans des projets dans ce secteur. C’est plutôt le fait de jouer des reprises pour de l’argent qui pose problème, et à Cancun ce sont les mêmes morceaux d’il y a 25 ans qu’ils jouent. Cela resemble plus à de la prostitution qu’autre chose. Il y a donc une pauvreté culturelle effrayante pour une ville en pleine expansion économique et démographique depuis cinquante ans. Donc, au départ il s’agit plutôt  d’une volonté pédagogique, voir didactique, dans l’utilisation du terme. Il s’agit donc de faire comprendre d’abord qu’il y a une pluralité de domaines d’activité musicale, les uns plus concentriques (consensuels) les autres plus périphériques, voir très périphériques, des espaces dans lesquels, pour reprendre un peu Lachenmann, l’écoute se de-construit pour se reconstruire et devenir nouvelle. S’il y a eu une motivation qui m’a poussé á arpenter les sentiers de ce qu’on appelle par défaut "musique contemporaine", c’est cette quête d’experiences d’écoute en dehors des sentiers battus, cette poursuite d’un ideal artistique et musical, la quête d’une utopie, que l’on peut percevoir dans la démarche et les travaux de certains figures emblématiques de l’art musical de notre temps. En suite, l’utilisation du mot en anglais, borderline, désigne d’avantage le seuil lui-même que la situation d’être au bout, vers le dépassement. Mais par rapport à An instrument in Your hands, le projet que j’ai présenté au Showroom, cela a un sens peut-être plus anecdotique que conceptuel. Il se trouve que l’un des matériaux dont je me suis servi pour composer la bande magnétique du projet est une prise de voix fait à la volée, dans une situation limite qu’impliquait aussi l’interaction avec une personne cliniquement déclarée atteinte d’un trouble de personnalité limite. Le contexte de cette prise de voix a été à plus d’un égard “borderline”, à la limite du vertigineux. Il y aurait déjà une forme de radicalité dans cette volonté de faire de l’art et la vie une seule et même chose. Une utopie peut-être, que je poursuis, même si d’autres l’ont déjà fait et certains sont allé loin (mais peut-être pas encore assez-loin). C’est le cas de Fluxus ou de certains artistes comme Nan Goldin par exemple, il me semble qu’il y aurait de ça aussi peut-être chez Jodorowsky. Cela depend de ce qu’on entend par vie et par art. Mais je laisse tomber la digression. Dans le cas de cette expérience de création, et par rapport à la situation dont ell a eu lieu cette la prise de son, il aurait peut-être fallu un passage à l’acte et continuer à enregistrer. Encore une ligne non traversée, est-ce donc un échec quelque part ? Parfois rester au seuil peut-être aussi intéressant que de le traverser. En fait, la situation était bien dangereuse, il y aurait eu de prise de son, mais peut-être pas des pièces faites avec. Robert Filliou disait : en art, quoi que tu fasses, fait autre chose. Pour moi cela est de l’ordre de ce que l’on laisse mourir en échange de ce que l’on veut conduire à la vie. Un échange faible ou un échange fort, radical. Mais je continu à croire que, du point de vue de celui qui écoute ce qu’on lui propose, celui qui reçoit l'œuvre, l’expérience de vie est prioritaire sur l’expérience de l’art, mais l’un ne doit pas aller sans  l’autre, c’est bien là tout l’enjeu. Pour moi la musique de Ferneyhough, par exemple, à pris tout son sens qu’à partir du moment ou j’ai eu l’opportunité de vivre l’expérience de l’entendre en concert. Donc, si une radicalité est envisageable, elle ne serait pas d’abord d’ordre esthétique, mais éthique. Simondon peut peut-être m’aider à illustrer cela : il y a d’abord un flux d’énergie-information qui constitue la réalité élémentaire puis, on est impliqués, que l’on veuille ou pas, dans un processus perpétuel de modulation de ce flux, c’est ce que Simondon appelle processus d’individuation collective, celui-ci se déroule un peu en parallèle d’un processus de transindividuation.  Il y a donc pas de transfiguration ou de transsubstantiat¡on ou même de transgression possibles, car ce qui compte ce ne sont pas les substances, mais les relations et les opérations. Tout ce qu’il peut y avoir ce sont des forces en train de s’individuer, puis des individuations conduisant des processus de transindviduation à l’intérieur même d’un processus plus large. Un artiste serait celui qui decide de ne pas être dans le flux d’énergie-information confortablement installé à l’intérieur du ventre de La Bête, mais qu’y échappe et par la même le traverse, au risque d’être absorbé à la fin par le flux lui-même (pour le Don Juan de Castaneda, c’est le destin ultime du chaman, ni plus, ni moins). Il regarde, il entend, il réfléchi, il agit. Plus que d’être a la recherche outrancière d’une originalité, il me semble que ce qu’on fait dans le domaine de la musique dite contemporaine c’est d’abord lié a une éthique du dépassement qui se traduit par un engagement créatif, si possible, le plus radical qu’il soit. J’entends donc que je suis un être individué pleinement conscient du fait que ses actes ont un poids singulier dans la modulation du processus d’individuation collective et de transindividuation, qui n’est autre que le processus par lequel émergent les artefacts qui viendront constituer une culture. De ce point de vue, le prototype serait l’individu pleinement conscient d’abord de sa singularité, puis de la puissance de ses actes dans ce processus continuel et collectif de modulation de la réalité. D’un autre coté, si on devait s’en arrêter aux prototypes il n’y aurait pas des corpus d’œuvres. Le prototype ne saurait être simple signe du dépassement, mais la porte d’entrée vers un terrain de jeu privilégié et privé. Comme dirait Silvio Rodriguez : “sueño con serpientes…. la mato y aparece otra mayor” (je rêve de serpentes…. je la tue et y apparait une autre plus grande) A chaque fois qu’on dépasse une frontière forcement apparaît une autre a atteindre, et a dépasser, c’est le but du jeu, du voyage. En somme, une musique limitrophe ou une musique borderline, se place dans la périphérie la plus lointaine possible, tout en éclaircissant sur l’avenir elle ne nie pas le passé, elle s’inscrit pleinement dans la vie, mais on la porte en solitude.